INTERVIEW:
INTERVIEW:
Jean-Marc Simon, diplomate français, ancien ambassadeur à Bangui parle:
Par Christophe Boisbouvier
Christophe Boisbouvier
- Jean-Marc Simon bonjour !
Jean-Marc Simon
- Bonjour !
C.B
- Pourquoi la République centrafricaine est-elle frappée par des mutineries et des rébellions à répétition ?
J.M.S
- Ecoutez, je crois que il faut aller chercher les causes de ce phénomène, dans l'histoire de ce pays, et remonter même assez loin. Malheureusement, le premier Président de ce territoire, Barthélémy Boganda est mort dans un accident d'avion, quelques mois disons avant l'indépendance, et ce leader qui avait une bonne formation, qui était charismatique, qui avait des idées et de l'autorité, ce qui était tout de même une conjonction assez rare a fait énormément défaut à ce pays.
Alors je crois qu'il faut se garder de penser qu’il puisse y avoir une fatalité ou une malédiction... Ce pays a beaucoup d’atouts, des hommes de qualité, des ressources ; il a la capacité d’être le grenier de l’Afrique centrale, du bassin du Congo. Et donc, je crois qu’aujourd’hui les problèmes centrafricains doivent être résolus par les Centrafricains eux-mêmes. C’est un peu ce qui est en train de se passer à Libreville aujourd’hui. Espérons que cela puisse donner des résultats positifs. Il faut je crois, arrêter de penser d'abord que les maux viennent de l’extérieur et que leurs solutions ne peuvent venir que de l’extérieur.
Je crois que avec forcément des capacités de l'Etat, un déploiement de l'Etat sur l'ensemble du territoire, eh bien, on devrait arriver à résoudre tous ces problèmes, et puis il faut aussi renoncer définitivement à toutes tentations tribalistes, comme cela a été parfois le cas dans le passé.
C.B
- Ce qui frappe tout de même c'est la faiblesse de l'Etat en République Centrafricaine ?
J.M.S
- Il y a moins d'Etat. Je crois que c'est lié aussi peut être à l'étendue du territoire et à la faiblesse de la population.
Ce qui fait que aujourd'hui, des zones entières du pays sont même pas sous-administrées. Ne sont plus administrées du tout.
C.B
- Vous parlez de clanisme, en 2005 il y a eu une élection présidentielle crédible ou François Bozizé a gagné après avoir été mis en ballotage par Martin Ziguelé, en revanche en 2011 la présidentielle a été beaucoup moins crédible, est-ce que le régime de François Bozizé n'est pas tombé dans les travers du clanisme, du népotisme ?
J.M.S
- Ecoutez je crois qu'il y a effectivement bien cette tentation, et c'est aux centrafricains d'y résister; ce pays a la chance d'avoir, ce qui est tout de même assez rare, une langue nationale, le Sangö.
C.B
- La rébellion en Centrafrique est-ce que ce n'est pas aussi la conséquence d'une situation bloquée ou toute alternance démocratique est impossible ?
J.M.S
- Oui, je crois qu'il faut sortir de ça, et je crois qu'il faut vraiment mettre en Afrique hors la loi, les coups d'Etat, et il faut sortir de cette logique là. Et puis je crois que effectivement, le respect des institutions, des élections aux dates qui sont prévues, avec des conditions de transparence et de contrôle; eh bien, ça doit amener la possibilité de l'alternance, et puis un jeu démocratique normal.
C.B
- Y a t'il dans ce conflit une dimension religieuse entre chrétiens et musulmans comme le disent les autorités à Bangui ?
J.M.S
- Certains le disent, je n'en suis pas pour ma part certain.. Je ne crois pas que ce soit l'essence même du problème.
C.B
- Depuis ces mutineries des années 90 que vous avez vécu vous-même en tant que Ambassadeur à Bangui, est-ce que l'armée tchadienne n'est pas un acteur clé dans la vie politique centrafricaine ?
J.M.S
- Non, on ne peut pas dire que l'armée tchadienne soit un acteur clé. Elle a été un facteur de stabilisation, le Président Deby a répondu à l'appel des Chefs d'Etat, parce que, il a également un problème de sécurité pour son propre territoire.
C.B
- Alors dans ce dernier conflit le Tchad soutient le régime de François Bozizé, mais en même temps il abrite 2 des chefs de la rébellion, les généraux Nourredine et Daffane, est-ce que N'djamena ne joue pas un rôle ambigu ?
J.M.S
- Ecoutez...C'est la tradition de l'hospitalité africaine, on a vu ça très souvent.
C.B
- Est-ce que François Bozizé n'agace-t'il pas un petit peu ses voisins de la sous région ?
J.M.S
- C'est ça ! il est certain..Moi j'ai vécu à Libreville les fréquentes médiations du Président Omar Bongo sur les affaires centrafricaines, et il est certain que les Chefs d'Etat d'Afrique centrale, de la CEMAC, puis de la CEEAC aimeraient bien que la situation soit stabilisée en Centrafrique.
C.B
- Oui il y a une vraie lassitude hein ?
J.M.S
- Il y a certainement une lassitude oui.
C.B
- Autre acteur sur la scène militaire centrafricaine, l'Afrique du Sud qui envoie plusieurs centaines de soldats à Bangui, c'est nouveau, est-ce que ce n'est pas un tournant ?
J.M.S
- C'est une nouveauté, parce que effectivement, c'est la première fois que l'Afrique du sud dans une opération de ce type remonte aussi loin de ses frontières.
C'est probablement le signe de la vocation panafricaine de plus en plus affirmée de l'Afrique du Sud.
C.B
- 18 mois après la chute du colonel Kaddhafi que l'Afrique du sud a mal vécue, est-ce que Jakob Zuma n'essaie pas d'évincer les français de cette région d'Afrique ?
J.M.S
- Oh je ne crois pas que ça se situe dans ces termes là, je crois qu'il n'y a pas de compétition d'influence entre la France et l'Afrique du sud, en tous cas, certainement pas en République Centrafricaine.
C.B
- La France a plus que doublé ses effectifs militaires, 600 hommes aujourd'hui à Bangui, est-ce que l'armée française ne met pas les rebelles dans l'embarras s'ils veulent passer à l'offensive ?
J.M.S
- C'est évidemment toujours le problème, à partir du moment ou on a une force présente sur place, aussi neutre soit-elle, dans un souci de protection de nos français, cette simple posture a forcément des conséquences sur l'issue du conflit. C'est une réalité, on l'a vécu très souvent.
C.B
- Quand les socialistes français disent que du temps de Nicolas Sarkozy, la France soutenait les régimes en place, et que aujourd'hui c'est terminé ?
J.M.S
- Non, non, je crois que les choses ne sont pas aussi simples.
Je pense que les choses sont exactement les mêmes, qu'il s'agisse de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy ou de François Hollande, la France a des intérêts et elle a surtout des ressortissants; elle doit les protéger lorsqu'elle a des militaires sur place, le tout est de ne pas se laisser prendre dans un engrenage.
C.B
- Monsieur l'Ambassadeur, Merci !
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